Un si bel été...

Publié le par Warnless

Hameau des Braches, un certain jour de Septembre...

 

 

La moisson avait enfin porté ses fruits... Le rendement des différentes exploitations agricoles de la commune s'était révélé excédentaire, et la vente des surplus assurait les vieux jours de bon nombre d'administrés, durement touchés par la sécheresse des saisons précédentes.

La mécanisation gagnait du terrain ça et là, malgré les réticences de certains passéistes. Chaque foyer ou presque disposait désormais de la TSF, au grand dam des marchands de presse qui se croyaient victimes d'une concurrence illégale.

Le beau temps avait fini par revenir, sonnant le glas d'un printemps maussade, et apportant avec lui son lot d'illusions. La nature entière se réveillait. Après s'être longtemps tus, les arbres redevinrent bruyants et animés, et jouèrent les premières notes de cette partition estivale, avec le concours des individus à poils et à plumes...

Les quelques habitants des Braches, petit hameau qui dépendait de la commune de Jevoux, arboraient tous de larges sourires à peine crispés par les sombres rumeurs qui provenaient de l'étranger.

A quoi était dûe l'allégresse de ces gens? Au soleil et aux récoltes, certainement... Aux congés payés dont ils avaient tous profité? Probablement... Non, au diable ces fichues rumeurs, leur existence ne serait pas gâchée...


C'est à ce moment-là que Gaston Pointeferre, sémillant patron d'une usine de cirage sise à Meaux, choisit de débarquer dans le but de rendre visite à son vieil ami Eugène Vavasseur. Gaston, un pur enfant du crû, monta sa propre affaire après avoir débuté en tant que modeste représentant de commerce. Grâce à sa persévérance, il finit par rencontrer la prospérité au bout de quelques années.

Son nouveau produit phare ferait un malheur. Il espérait le vendre dans toute la France, et peut-être même au Bénélux, si le succès aurait été au rendez-vous. L'homme s'était d'ailleurs bien creusé les méninges pour trouver un slogan imparable:
"Le cirage Pointeferre, plus on en met, mieux ça sert !".

 

Oui, il pouvait résolument être fier de lui...

 


-Comment vas-tu, vieille canaille ? demanda Gaston Pointeferre.

 

-Vais bien... Un peu courbé par l'âge mais j'ai vu pire, répondit Eugène Vavasseur, vendeur de matériel agricole de son état.

 

-Je te présente ma compagne, Odette... Elle est meldoise.


Il désigna une jeune femme blonde à la robe rose clair, qui se tenait à sa droite.

 

-'Jour, mam'zelle...

 

-C'est madame..! Eh oui, on y a mis les formes..., rétorqua Gaston.

 

-Bonjour monsieur, répondit poliment Odette. Le visage poupin de cette dernière lui donnait l'allure d'une jeune femme fraîchement sortie de l'adolescence. L'épouse d'Eugène débarqua sur ces entrefaites et se joignit au petit groupe.

 

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-Dis-donc, t'as drôlement investi...

 

-De quoi parles-tu? demanda Gaston.

 

-De ça, dit Eugène, montrant du doigt l'automobile de son ami, une Berliet de couleur verte.

 

Mme Vavasseur l'interrompit.

 

-Et ça se met à parler voitures ! Eugène, nos amis viennent tout juste de débarquer... A ce propos, avez-vous fait bon

voyage, tous les deux?

 

L'industriel rit de bon coeur et la salua.


-Oui Yvonne ! Merci beaucoup, la route a été assez fluide aujourd'hui. (Il se tourna vers Eugène.) Elle te plaît, n'est-ce

pas? D'ailleurs, c'est un peu grâce à toi que je l'ai acquise.

 

-Ah ouais? Comment ça?

 

-Il me fallait une automobile de grand standing pour améliorer mon image de marque. L'autre jour, je suis passé devant un garage Berliet, à Meaux. J'étais intrigué car j'ignorais qu'ils construisaient des voitures. Je suis donc rentré dans la concession et là, je tombe sur ce modèle ! Séduit par l'engin, j'ai décidé de l'acheter après m'être aussitôt souvenu que tu avais autorisé ce même constructeur à poser une publicité murale sur ta maison.

 

-Y'a un bail. C'était en 36, pour faire bouillir la marmite. Quand on voit ce qu'ça a donné...

 

-Oh, plains-toi ! répliqua son épouse. On en a bien profité, tout de même.

 

-J'dis juste que j'les attends toujours, moi, leurs royalties...

 

-Avez-vous des difficultés financières ? demanda Odette timidement.

 

-Nan, plus maintenant, grâce à la vente des tracteurs. Heureusement, car il y a eu le marmot depuis... Le tracteur, c'est

l'avenir. Et les carnets de commande ne désemplissent pas. N'en déplaise aux gens qui se sont foutus de moi...

 

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-Bon, assez palabré. Venez prendre une petite collation ! Vous devez avoir soif avec cette chaleur, non? demanda Yvonne

 

-Et pas qu'un peu !

 

-Oui, merci bien, madame. Ce n'est pas de refus, répondit Odile.

 

-Je vous en prie, appelez-moi Yvonne. Donnez-moi votre valise, tiens... Nous la poserons dans l'entrée.

 

Ils étaient sur le point de pénétrer dans la demeure, lorsqu'un jeune garçon arriva au pas de course. Ce dernier était en

habit de postier et devait avoir onze-douze ans. Il hêla le groupe.

 

-M'sieur M'sieur..!

 

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-Que fais-tu là, Martin? Tu n'es pas l'école? Comment se fait-il que tu portes l'uniforme de ton frère? demanda Yvonne.

 

-Mon frère est parti ce matin, m'dame Vavasseur. On m'a dit qu'il fallait que je le remplace.


Il s'interrompit, le temps de reprendre son souffle.

 

-Parti? Parti où? demanda Eugène.

 

-Ben... il a plus de dix-huit ans, m'sieur. Il a été mobilisé.

 

Gaston s'accroupit pour se mettre au niveau du jeune postier, puis lui posa la main sur l'épaule.

 

-Ah, tu veux dire qu'il part faire son service? s'enquit-il.

 

Martin ne répondit pas tout de suite. L'air confus et la bouche ouverte, il les regarda tous. Quelques larmes se mirent à

perler sur son visage.

 

-Eh ben, mon petit ? Que se passe t'il ? demanda Yvonne. Tiens, prends mon mouchoir...

 

Le jeune garçon s'essuya les yeux d'un geste négligent et déglutit avec force. Puis il sortit de sa bandoulière une sorte de prospectus qu'il leur offrit d'un geste hésitant.

 

-Moi, on m'a juste demandé de coller ces affiches..., bredouilla-t-il avant de s'éclipser.

 

Nous étions le 2 Septembre, au petit matin...

 

 

Des matins comme ceux-là, le petit Martin en revit, puisque son frère rentra sain et sauf de son "service". Les gens

n'osèrent plus se moquer d'Eugène Vavasseur, car il en aura fallu des machines agricoles, pour nourrir la France au lendamain de ces années de péril...


Mais on ne revit plus jamais Gaston Pointeferre, avec son allure impeccable et ses cheveux gominés. Sa trace semble s'être perdue à tout jamais. D'aucuns affirment qu'il avait rejoint un quelconque maquis... Bien des années après, il fut déclaré mort, et son industrie cédée aux principaux actionnaires. Sa femme se remaria, mais son enfant, leur enfant, car elle avait été enceinte de lui, ne prit jamais les rênes de son père. Du cirage Pointeferre, d'ailleurs, il n'y en eut point. Trop cher à fabriquer, dixit les nouveaux propriétaires...

 

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                                                                                            EPILOGUE.

 

Les ouvriers chargés de la démolition de l'ancienne usine de cirage Pointeferre firent un jour une étrange découverte.

 

Dans un hangar désaffecté reposait une ancienne automobile des années trente ou quarante, qui n'avait presque pas été atteinte par la rouille. Les pneus de l'engin, tous crevés, s'affaissaient sur le sol et les vitrages ne réfléchissaient plus grand chose à cause de la poussière accumulée. Les ouvriers en firent état à leurs supérieurs et l'auto fut vite revendue à un ferrailleur.

 

Ce même ferrailleur reçut la visite d'un collectionneur venu chiner dans sa réserve. Ce dernier s'arrêta devant cette fameuse auto et en demanda aussitôt le prix.

 

-Pour une caisse comme ça, il va falloir payer un petit extra... Mais je pourrais vous faire une réduction si vous l'extrayez

vous--même de ma casse..., dit le ferrailleur.

 

-Combien? reprit le visiteur

 

-Cinq cents sacs.

 

-Vendu.

 

Il lui fit un chêque et prit possession de l'objet.

 

-Vous venez de faire une affaire, monsieur. Ces autos ont la cote sur le marché de l'occase. C'est une bien belle 402...

 

Le regard du collectionneur étincela.

 

-Ce n'est pas une 402... répondit-il.

 

 

FIN.

 

 

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Patrick - Bibendum95 12/10/2012 23:09

Bonsoir Jean-Luc !
Je constate que comme pour moi, les publications se font rares… Mais c’est toujours un plaisir de retrouver les histoires et légendes de ce petit coin de la Brie.
Très beau récit (on se demande s’il n’y a pas une part d’histoire vraie ? …), jolie mise en scène et autos et personnages qui vont bien.
Une nouvelle fois Bravo !
Patrick

Warnless 13/10/2012 11:20



Bonjour Patrick.


Je te remercie infiniment ! Cela me fait plaisir. Il m'a fallu beaucoup de temps pour créer cette mise en scène.


Cette histoire ayant été inventée de toutes pièces, la véracité de cette dernière ne peut être que fortuite.


Je te souhaite une bonne journée.


Jean-Luc.